Les philosophies de la technique
Qu’est‑ce que la technique fait à notre manière de voir le monde ? Nos outils transforment‑ils seulement ce que nous faisons, ou façonnent‑ils aussi ce que nous percevons, pensons et imaginons ?
Pour de nombreux philosophes contemporains, ces questions ne relèvent pas de la seule expertise scientifique ou de la description des machines, mais d’une enquête critique sur les conditions mêmes de notre expérience. Comme le montrent des auteurs aussi divers que Heidegger, Cassirer, Simondon ou Stiegler, la technique n’est pas seulement ce que nous utilisons : elle est ce qui nous façonne, en structurant nos gestes, nos représentations et parfois jusqu’à nos manières d’habiter le monde.
Pour découvrir ces philosophies de la technique — qui interrogent les dispositifs techniques non comme de simples outils, mais comme des médiations fondamentales de notre rapport au réel — nous vous proposons une sélection thématique à découvrir sur le site de l’Unithèque du 23 février au 9 mars 2026, ainsi qu’un article d’introduction spécialement rédigé pour le blog de la BCUL par Jamil Alioui. Docteur en philosophie de l’Université de Lausanne, Jamil Alioui est l’auteur d’une thèse sur Gilbert Simondon, maître de Gymnase et président du Groupe Vaudois de Philosophie.
par Jamil Alioui, Docteur en philosophie, maître de gymnase et président du Groupe Vaudois de Philosophie
Parler de « philosophie de la technique » peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas d’une science spécialisée qui analyserait la technique comme un objet parmi d’autres, ni d’un discours d’ingénieur ou d’expert. Les philosophies de la technique ne cherchent pas d’abord à expliquer comment fonctionnent les machines, ni à juger si elles sont bonnes ou mauvaises.
Leur démarche est plus radicale : elles interrogent ce que la technique fait à notre expérience du monde. Critiques, elles partent de l’idée que la technique n’est pas seulement un ensemble d’outils extérieurs à l’humain, mais qu’elle participe à la façon dont la réalité prend forme pour nous.
Être « critique », ici, ne signifie pas condamner. Il s’agit plutôt de suspendre les évidences, de ne rien tenir pour acquis, et de se demander quelles sont les conditions qui rendent possibles nos réalités et nos pratiques techniques et comment ces techniques agissent sur celles et ceux qui les conçoivent et les utilisent.
Les philosophies de la technique ne cherchent pas à produire un savoir objectif sur les opérations techniques : elles ne sont ni une science de la technique ni une technologie. Elles ne sont pas non plus une simple critique de la domination ou de la puissance humaine, car toute technique n’est pas un instrument de contrôle. Elles ne se limitent pas non plus à l’étude du travail ou de la production économique car il existe des techniques du corps, de la pensée, de l’attention, de la mémoire ou de la relaxation. Enfin, elles ne se réduisent ni à l’analyse de l’utilité ni à celle de l’usage, car avant d’être utilisée, une chose doit déjà être technique ; c’est cette technicité que problématisent les philosophies de la technique et que la notion d’usage n’épuise pas.
Ce qui, dans leur diversité, unit les philosophies de la technique est une intuition commune selon laquelle la technique joue un rôle constitutif dans nos représentations du monde. Les outils, les dispositifs, les médias, les systèmes d’écriture ou de calcul ne se contentent pas de nous aider à agir ; ils structurent notre perception, notre mémoire, notre pensée et même notre imagination. La technique n’est donc pas simplement « devant nous » ou « pour nous » ; elle agit aussi « à travers nous », « en nous ». C’est pourquoi ces philosophies s’intéressent à la manière dont les réalités techniques façonnent l’expérience elle-même, en amont des usages conscients que nous en faisons.
On peut, de façon simplificatrice (et donc critiquable), distinguer deux grandes familles de pensées de la technique : les philosophies de la technique au sens fort et les phénoménologies de la technique. La première famille soutient que la technique transforme non seulement ce que nous faisons, mais aussi la manière même dont, en tant que nous sommes humains, nous pensons et percevons. Elle affirme que la structure de nos facultés, c’est-à-dire la façon dont notre mémoire, notre raisonnement, notre perception, notre imagination, etc. s’articulent et s’informent, est elle-même modifiée et conditionnée par les dispositifs techniques.
La seconde famille considère que les structures fondamentales de la pensée humaine restent relativement stables et s’intéresse davantage à la manière dont les techniques médiatisent notre représentation du monde sans pour autant remettre en question la forme de notre appareil cognitif ni notre nature humaine.
Paradoxalement, c’est l’anthropologue Kant qui amorce les philosophies modernes de la technique en montrant que notre expérience du monde n’est pas une simple réception passive des données sensibles. L’expérience suppose une activité de mise en forme, une médiation opératoire, un fonctionnement. Cette idée ouvre la voie à une pensée originale de la technique : si notre rapport au monde est médiatisé par des opérations, alors la technique ne peut plus être pensée comme un simple ajout extérieur : elle devient un problème philosophique central, situé là où le monde prend forme pour nous. Au XXe siècle, de nombreux philosophes héritent de cette intuition et la radicalisent.
Martin Heidegger propose une thèse devenue célèbre : la technique n’est pas d’abord un ensemble d’outils, mais une manière de révéler la réalité. Dans le monde technique moderne, les choses apparaissent avant tout comme des ressources disponibles, exploitables, stockables. Ce dévoilement caractéristique transforme notre rapport à la nature, mais aussi à nous-mêmes. L’être humain risque alors de se penser lui aussi comme une ressource parmi d’autres. Pour Heidegger, le danger n’est pas la machine en elle-même, mais, disons, la réduction du monde à ce qui est utilisable.
À l’opposé de cette tonalité inquiète, Ernst Cassirer insiste sur la dimension symbolique de la technique. Pour lui, l’être humain donne forme au monde à travers des systèmes symboliques : le langage, l’art ou la science notamment. Or, les outils, les gestes techniques, les constructions matérielles ne sont pas moins des manières de structurer l’expérience ; en ce sens, pour Cassirer la technique est une forme culturelle ou symbolique à part entière.
Malgré leurs divergences, Heidegger et Cassirer, en héritiers de Kant, s’accordent au moins sur un point : la technique conditionne les activités spirituelles, intellectuelles et matérielles de l’humanité.
Cette idée est prolongée par Gaston Bachelard, qui montre en particulier que la science moderne ne se contente pas d’observer la nature, qu’elle produit plutôt ses phénomènes à l’aide d’appareils, de modèles et de protocoles. La connaissance scientifique est donc inséparable de dispositifs techniques : c’est ce que désigne sa notion de « phénoménotechnique ».
Bernard Stiegler radicalise encore cette thèse en affirmant que l’être humain n’existe qu’en s’extériorisant techniquement. Les outils, l’écriture, les médias et les machines constituent pour lui une mémoire extérieure qui structure notre rapport au temps au-delà des sciences naturelles : l’histoire et la pensée en général sont toujours déjà techniques.
La perspective stieglerienne s’appuie notamment sur les travaux de Derrida mais aussi sur ceux d’André Leroi-Gourhan, qui a montré que le développement du langage et celui des techniques sont indissociables. On retrouve chez lui une thèse proche de celle de Cassirer, selon laquelle le geste technique n’est jamais seulement utilitaire, qu’il est aussi toujours porteur de sens et facteur d’acculturation.
Une autre approche consiste à articuler la technique au vivant. Des philosophes comme Bergson, Canguilhem ou Simondon considèrent que la technique prolonge des processus déjà à l’œuvre dans la vie elle-même.
Gilbert Simondon décrit les objets techniques comme des réalités en devenir, qui évoluent, se transforment et s’individuent en interaction avec leur environnement. Cette approche remet en cause l’opposition rigide entre nature et technique et permet de voir l’étude des réalités techniques comme une source d’analogies pour représenter d’autres processus. En ce sens, on retrouve l’idée cassirérienne selon laquelle les techniques sont aussi symboliques.
La seconde grande famille de philosophies de la technique, celle que nous avons proposé de nommer « phénoménologies des techniques », s’intéresse notamment aux médias c’est-à-dire aux techniques de diffusion, de modulation et d’amplification de l’information (presse, cinéma, télévision, etc.). Marshall McLuhan montre que chaque média reconfigure nos sens et nos formes de vie ; son travail participe à une transformation du regard critique : ce qui compte vraiment, par son efficacité, n’est pas seulement le contenu des messages, mais la structure du support qui les convoie.
Friedrich Kittler prolonge cette analyse en étudiant spécifiquement les technologies optiques, tandis que des penseurs contemporains comme Yves Citton analysent notre époque comme une « médiarchie », où c’est le pouvoir lui-même qui passe par les dispositifs médiatiques.
D’autres philosophes et historiens des sciences ont étudié la manière dont des dispositifs techniques précis influent sur la pensée. L’écriture, par exemple, n’est pas un simple moyen de transcription. Sa formation rend possible une réflexion sur le langage lui-même, comme l’a montré Sylvain Auroux. Dans un état d’esprit analogue, Michel Serfati indique comment l’écriture mathématique a transformé la manière de raisonner dans cette discipline. La logique moderne et l’informatique ont introduit, quant à elles, une pensée algorithmique, étudiée notamment par Pierre Wagner, où le raisonnement s’apparente à l’exécution de procédures.
Ces analyses montrent que les réalités techniques ne se contentent pas de faciliter des tâches : elles restructurent profondément notre manière de penser le monde aussi bien que nous-mêmes.
Enfin, certaines philosophies de la technique se concentrent sur les enjeux éthiques. Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique, s’inquiétait dès les années 1950 des risques de déshumanisation liés à l’automatisation, tout en défendant l’idée d’une technique au service de la liberté et de la responsabilité.
Ivan Illich, quant à lui, oppose les techniques dites « conviviales », c’est-à-dire que chacun peut comprendre et maîtriser, aux techniques qui confisquent les savoir-faire et renforcent les structures de domination. Le relire aujourd’hui s’avère particulièrement éclairant, entre autres sources, pour qui cherche à saisir en quoi l’inondation actuelle d’intelligence artificielle constitue aussi une forme inquiétante de servitude.
Les philosophies de la technique ne cherchent ni à célébrer ni à condamner la technique. Leur objectif est de la rendre intelligible. En montrant comment elle structure nos facultés et notre expérience, elles nous aident à comprendre que la technique ne désigne pas uniquement ce que nous utilisons mais, de façon plus essentielle, ce qui nous façonne. Penser la technique, c’est donc se donner les moyens de ne pas la subir aveuglément afin d’habiter le monde qu’elle contribue à produire avec intelligence.
Crédits: Photo de Shivendu Shukla sur Unsplash.
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