Penser la technique avec Bernard Stiegler
Que perdons-nous lorsque nous déléguons toujours davantage nos savoir-faire, nos souvenirs et nos décisions à des dispositifs techniques ? Et comment faire de la technique un instrument d’émancipation plutôt que d’aliénation ?
Dans le prolongement de notre sélection thématique consacrée aux philosophies de la technique, nous vous invitons à découvrir l’œuvre de Bernard Stiegler (1952-2020), l’un des penseurs contemporains les plus importants de la technique et du numérique, qui fait aujourd’hui son entrée dans le classement par auteurs des philosophes du XXIe siècle de la collection de philosophie de l’Unithèque. À travers des notions telles que le pharmakon, la prolétarisation ou l’économie de l’attention, il propose des outils précieux pour comprendre les transformations de notre époque.
Pour découvrir sa pensée, nous vous proposons un article d’introduction rédigé spécialement pour le blog de la BCUL par Victor Chaix, doctorant en littérature et humanités numériques, co-président de l’Association Epokhè, et Michel Blanchut, membre de l’Association Epokhé. L’article présente notamment l’archive ouverte des séminaires Pharmakon, un projet qui prolonge l’ambition stieglerienne de faire du numérique un outil de transmission, de partage et de production collective des savoirs.
par Victor Chaix, doctorant en littérature et humanités numériques, co-président de l’Association Epokhè, et Michel Blanchut, membre de l’Association Epokhé
Bernard Stiegler (1952–2020) est l’une des figures les plus singulières et influentes de la philosophie française contemporaine. Penseur de la technique et des mutations numériques, son parcours et ses concepts mêlent théorie philosophique, engagement politique et action expérimentale. Son itinéraire est hors-norme : après des années de militantisme et une période d’incarcération pour des braquages de banques, il découvre la philosophie en prison (1978 –1983) et fait, avec l’appui de son ami le philosophe Gérard Granel, des études de philosophie transformant sa cellule en un laboratoire de lecture et de réflexion phénoménologique intensive. Outre l’influence husserlienne, Stiegler se tourne très tôt vers la paléoanthropologie de Leroi-Gourhan et la philosophie de l’individuation de Gilbert Simondon.
Soutenu par Jacques Derrida, il défend une thèse à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1993 et devient l’un des intellectuels les plus écoutés de sa génération. Penseur engagé, il refuse de cantonner la philosophie à la seule sphère universitaire. Il mène une carrière institutionnelle de premier plan, occupant notamment les postes de directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou et de directeur de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA).
Stiegler a consacré sa vie à analyser les mutations de notre époque, marquée par l’avènement du numérique et la crise de l’Anthropocène. Décédé en août 2020, Bernard Stiegler a laissé une œuvre colossale, guidée par l’urgence de redonner du sens à l’existence humaine face à l’automatisation généralisée.
La pensée de Bernard Stiegler s’articule autour de quelques idées majeures :
La technique comme pharmakon : Stiegler replace la technique au cœur de la philosophie en montrant qu’elle est à la fois un remède (elle nous élève, elle permet de transmettre la mémoire et les savoirs) et un poison (elle aliène, détruit les savoir-faire et infantilise les esprits). L’argumentation stieglerienne repose sur une thèse centrale: l’être humain ne peut pas être pensé séparément de ses outils. Contrairement à la tradition philosophique occidentale qui a souvent méprisé la technique, Stiegler démontre qu’elle constitue la mémoire même de l’humanité. Dans sa trilogie majeure, La Technique et le temps, Stiegler développe le concept de prothèse. L’homme naît inachevé (néoténie) ; il doit s’extérioriser dans des outils (prothèses) pour survivre. Ces outils forment ensemble une mémoire « épiphylogénétique » (les livres, les banques de données, le web), soit un milieu technique qui permet de transmettre la mémoire et la connaissance d’une génération à l’autre sans passer par les gènes.
La prolétarisation : Stiegler élargit ce concept marxiste en expliquant que le capitalisme moderne ne prolétarise plus seulement les ouvriers – que veut dire encore ce mot à une époque où l’automatisation est généralisée ? – qui perdent leurs savoirs-faire manuels mais aussi les consommateurs et les citoyens dépossédés de leurs savoirs-vivre et de leurs savoirs-penser par les algorithmes et le marketing.
L’économie pulsionnelle : Stiegler a analysé comment le capitalisme contemporain capte, exploite et détruit l’attention humaine en exploitant les pulsions.
L’organologie générale : pour analyser cette dynamique, Stiegler a créé un concept méthodologique qu’il a appelé l’organologie générale. Cette méthode étudie l’articulation constante entre trois types d’organes : les organes psychosomatiques (le corps, le cerveau), les organes techniques (les machines, le numérique), les organes sociaux (les institutions, le droit, l’école). Pour Stiegler, la crise actuelle vient du fait que les organes techniques évoluent beaucoup trop vite par rapport aux organes sociaux, créant un choc permanent qu’il appelle la disruption. Panser ce choc exige de réinventer la politique à l’échelle internationale.
Face à la « disruption » technologique, au consumérisme et à la crise écologique, Stiegler a fondé en juin 2005 l’association politique et philosophique Ars Industrialis. Il militait pour une « écologie de l’esprit », soit un nouveau modèle économique et éducatif redonnant du pouvoir aux citoyens face aux industries culturelles et aux acteurs du numérique, une manière de « réenchanter le monde » et la vie sociale.
L’un des grands projets de Stiegler était de favoriser l’émergence de communautés de contributeurs (chercheurs, étudiants, citoyens) capables de produire des indexations et des dictionnaires conceptuels partagés. Un séminaire stieglérien en hypertexte devient, dans cette logique, le socle d’une intelligence collective. Chaque génération de lecteurs peut enrichir l’hypertexte initial, créant ainsi ce que Stiegler appelait « un milieu associé » propre à la transmission de la philosophie à l’ère numérique des technologies numériques et de l’Internet.
Fondé par Bernard Stiegler au Centre Pompidou en 2006, l’IRI a précisément été conçu comme un laboratoire d’étude et d’expérimentation de nouvelles technologies de l’esprit.
A l’IRI, Stiegler critiquait le Web 2.0 (celui des GAFAM) qu’il accusait de capter l’attention des utilisateurs pour la monétiser. Il y opposait un Web contributif et herméneutique où, d’internaute passif (consommateur et producteur de données), ce dernier devient contributeur actif (producteur de savoirs et d’interprétations nouvelles).
L’IRI a développé des logiciels spécifiques permettant à un utilisateur de découper un contenu temporel (une heure de séminaire audio ou vidéo, d’y apposer des mots-clés, des commentaires et des liens hypertextes vers d’autres documents. Le but étant de transformer la parole orale du séminaire – par nature fluide et éphémère – en un objet spatialisé et analysable.
Stiegler considérait le numérique comme un pharmakon (à la fois poison et remède). Les écrans détruisent l’attention (poison) mais les outils contributifs visent à reconstruire une attention profonde et critique (remède). L’hypertexte collaboratif et interprétatif force le lecteur à s’arrêter et à exercer son jugement en le comparant à celui des autres contributeurs.
L’Association Épokhè est une structure militante et philosophique qui s’inscrit directement dans l’héritage de Bernard Stiegler et d’Ars Industrialis. Elle a été pensée pour répondre à l’urgence des crises contemporaines (écologiques, technologiques et sociales) en revendiquant un « pas de côté philosophique ». Qu’est-ce que l’épokhè ? Le terme provient de la philosophie antique et de la phénoménologie. Il signifie « suspension du jugement ».
Dans le contexte de l’Association, l’épokhè consiste à s’extraire de la fascination passive face à la fois au flux incessant d’information et à la vitesse des changements technologiques (disruption). Il s’agit de s’accorder un temps d’arrêt critique pour réfléchir collectivement sur des problématiques d’actualité et pour trouver de « nouvelles armes » pour y répondre.
L’Association refuse de séparer la théorie philosophique de l’actualité politique. Ses missions s’organisent autour de deux piliers fondamentaux : un dialogue intergénérationnel : elle fait le pont entre des chercheurs aguerris et les nouvelles générations favorisant ainsi la transmission et le renouvellement des connaissances et des points de vue ; le croisement des disciplines : elle crée des alliances entre la recherche académique dans divers champs et l’action sur le terrain (comme ici). L’une des actions majeures de l’Association Épokhè consiste à faire vivre « l’archive ouverte » de Bernard Stiegler.
Le projet d’une édition numérique et hypertextuelle de l’école et des séminaires Pharmakon enregistrés n’est rien d’autre qu’une application concrète des travaux et des théories développés à l’IRI. Le séminaire Pharmakon en hypertexte devient ainsi une cartographie visuelle de la pensée de Stiegler au fil de son développement.
En transcrivant, en indexant et en reliant plus de 100 heures de séminaires audio et vidéo, l’Association fournit aux chercheurs et aux personnes intéressées par la philosophie stieglerienne les outils nécessaires pour naviguer dans cette immense mémoire et son corpus philosophique où l’oralité éclaire bien souvent les aspérités de l’écrit. Elle collabore étroitement avec d’autres collectifs (Comme Organoesis, les Cahiers du Net ou les anciens réseaux d’Ars Industrialis) pour que le numérique serve d’outil de soin intellectuel (un pharmakon positif) et non d’aliénation.
Crédits photo: Lamiot, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons